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Rico, le chien dico

Il y a trois ans, des chercheurs allemands en mal de télé-réalité découvraient lors de l'émission Wetten Das (Pariez Que, en français) les fantastiques prouesses de Rico, le chien qui comprend 250 mots. Fascinés, ils ont voulu tester les capacités de ce chien savant et ont publié leurs résultats le 11 juin dernier dans la revue Science.

Un chien qui parle ? Cela n'existe pas ! Pourtant Rico, un border collie âgé de dix ans, possède un vocabulaire de 250 mots. Oh bien sûr, il ne les prononce pas. Mais il est capable de reconnaître 250 jouets dont on prononce le nom. Bien sûr, n'importe quel chien un tant soit peu dressé est capable de réagir à un ordre du type : « Médor, cherche la balle ». Pour Rico c'est chose aisée, car l'astreinte qui lui est imposée est d'identifier l'objet parmi plus de 200 autres, puis de le ramener. Quant à Médor, il peut retourner dans sa niche ! Mais Rico fait encore mieux ; ainsi lorsque qu'on lui dit : « Rico, cherche la passoire », bien qu'il ne sache pas ce qu'est une passoire, il est capable de s'exécuter avec succès. En effet, comme il connaît les huit autres objets qui entourent la passoire, il associe le mot inconnu à l'objet inconnu et rapporte la passoire à son maître. Encore plus surprenant, un mois après, Rico est toujours capable de reconnaître l'ustensile.

Des animaux qui parlent

Rendre les animaux capables de communiquer avec nous a toujours été une obsession. De tous, les perroquets sont les seuls à avoir vraiment parlé. Certes leurs dons d'imitation y sont pour beaucoup mais ne sont pas l'essentiel pour autant. Ainsi, Irene Pepperberg, scientifique américaine, a réussi à apprendre à son perroquet Alex à reconnaître une centaine d'objets mais aussi à assimiler des notions abstraites telle que la comparaison d'objets. Alex sait dire ce qui diffère entre deux objets, qu'il s'agisse de leurs formes ou de leurs couleurs. Alors si un oiseau, une « tête de linotte » est capable de telles prouesses, les singes, beaucoup plus proches de nous, devraient faire beaucoup mieux. Entre 1947 et 1954, Keith et Cathy Hayes ont tenté de faire parler leur guenon Viki. Mais il fallait beaucoup de conviction pour entendre « papa » ou « maman » dans les gargouillis de Viki. Les singes, à cause de l'anatomie de leur appareil phonatoire, différent du notre, ne peuvent pas parler. Mais il en aurait fallu plus pour décourager nos chercheurs. Les Gardner ont appris le langage des sourds-muets à leur chimpanzé Washoe et les Premack ont utilisé des jetons de couleur avec leur guenon Sarah. Les meilleurs résultats ont été obtenus avec une femelle gorille. Koko est capable de comprendre près de 2000 mots du langage courant, communique à l'aide du langage des sourds-muets et est capable de former des « phrases » de trois à six mots. Elle est également capable de répondre à des questions :
   - Koko, qu'est ce qu'un fourneau ?
   - Cuisiner avec
   - Koko, qu'est ce qu'un gorille intelligent ?
   - Moi
Koko invente même des mots lorsqu'elle ne connaît pas : un briquet, c'est une « bouteille allumette » et des petits pois, c'est des « haricots balle ». Après être devenue une star de cinéma avec le film « Koko, le gorille qui parle », Koko s'est lancée en 2002 dans la chanson. Oh bien sûr, elle ne chante pas mais on nous assure que c'est elle qui aurait composé les chansons du disque intitulé « Fine animal gorilla ».

Rico, plus fort que Koko ?

Après l'énoncé des exploits de Koko, Rico nous ferait presque pitié. 250 mots, franchement Rico, tu pourrais faire mieux. D'autant que certains scientifiques estiment que Rico agirait comme un ordinateur à reconnaissance vocale : si c'est une autre personne que son maître qui parle, Rico bogue. Par ailleurs, ce ne sont que des objets que peut rapporter Rico. Les études menées par l'équipe de Julia Fischer n'ont en effet pas déterminé si Rico pouvait comprendre autre chose que des mots associés à des objets. Pourtant, Rico est bien un animal extraordinaire. Car un mois après avoir entendu le nom d'un objet une seule fois, il a réussi à identifier à trois reprises (sur six tentatives) les objets correspondants, placés parmi un groupe de quatre jouets connus et quatre jouets entièrement nouveaux. « Ce taux de réussite est comparable aux performances d'un enfant de trois ans », assure Julia Fischer. 

C'est cette capacité d'association nom-objet couplée à une extraordinaire mémorisation qui permet en effet aux enfants d'apprendre à parler. C'est la première fois qu'une telle faculté est décelée chez un animal, note Paul Bloom, psychologue à l'université de Yale. 

« Ces résultats nous montrent que beaucoup d'animaux intelligents sont beaucoup plus intelligents qu'on ne le croyait auparavant ». Et voilà, c'est dit : en une phrase, George Chapouthier, directeur de recherche au CNRS, relance la vieille querelle sur l'intelligence animale et la trop évidente association entre langage et intelligence. Le débat au départ scientifique devient carrément philosophique, voire métaphysique. Koko est-elle intelligente parce qu'elle « parle » ? Si le QI est bien l'expression d'une forme d'intelligence,  sachez que Koko possède un QI de 90. Mais là n'est pas la question.

Langage ou communication ?

Sommes-nous intelligents parce que nous parlons ? Ou parlons-nous parce que nous sommes intelligents ? Les animaux sont-ils bêtes parce qu'ils ne parlent pas ? Et d'ailleurs, sommes-nous si sûrs que ça que les animaux ne parlent pas ? Pour les linguistes purs et durs, le langage est un contenu mais aussi une syntaxe, une conjugaison, une grammaire. Le langage serait également l'expression d'une pensée. Le singe pense-t-il lorsqu'il crie pour avertir ses congénères de l'arrivée d'un danger ? Si vous répondez oui à cette question, alors vous serez obligé d'admettre par là même l'intelligence végétale ! Savez-vous en effet qu'une espèce d'acacia, lorsqu'elle est broutée par des gazelles, se met à produire une substance toxique ? Mieux encore, en fabriquant une substance chimique volatile, elle induit la production de cette substance toxique chez ses congénères acacias qui, eux, n'ont pas encore été broutés. Tout comme le singe, l'acacia a averti ses congénères de l'arrivée d'un danger. L'acacia communique donc. La fourmi, l'abeille, le dauphin communiquent aussi. Mais peut-on parler de langage ? Là encore, les réponses apportées l'ont plus été par des philosophes que par des scientifiques. Comment différencie-t-on le langage de la communication ? Le débat ne date pas d'aujourd'hui puisque Montaigne croyait au langage animal là où Descartes et Benveniste n'y voyaient que codes ou signaux. Par ailleurs, tandis que le langage humain est acquis, celui des animaux relève de l'inné. L'homme possède un langage articulé, l'animal non. Les animaux répondraient à un message par une conduite alors que les hommes seraient les seuls à pouvoir entamer un dialogue. 

Le dialogue, voilà ce qui distinguerait l'homme de l'animal. A voir ce qui se passe en Irak ou en Israël, c'est flagrant, l'homme dialogue.  A défaut de trouver les preuves génétiques de la supériorité de l'homme sur l'animal, l'homme recherche des preuves culturelles : l'homme parle, l'homme dialogue, l'homme a conscience de la mort, l'homme sait mentir, l'homme a construit la bombe atomique. Si aucun gorille n'a construit la bombe atomique, il sait faire tout le reste. Eh oui, Koko est également une menteuse : alors qu'on lui demandait pourquoi elle avait détérioré un évier, elle accusa effrontément Kate, une des monitrices : « Kate évier mal ». 
Mais si Koko sait mentir, ce qui est sûr c'est qu'elle vous ne le dira jamais avec des phrases audibles. Rico ne réclamera pas non plus son déjeuner en émettant un « s'il vous plaît, j'ai faim ». Le problème n'est pas métaphysique, c'est juste une question de larynx.

Coralie Hancok

Le chien aux 250 mots

Le meilleur ami de l'homme n'est pas seulement intelligent: il peut désormais nous en apprendre un peu plus sur les origines de notre propre langage.

Il y a en effet la prouesse qu'ont salué les médias en fin de semaine: ce chien qui maîtriserait jusqu'à 250 mots, et qui pourrait faire des associations d'idées étonnantes –pour un chien. Et il y a, derrière tout cela, l'énigme du langage: on a toujours présumé que la capacité du bébé à apprendre de nouveaux mots était le résultat de connections de neurones dont lui seul dispose. Rico, un colley de 9 ans, vient de démontrer le contraire.

Rico connaît tout d'abord, par leur nom, tous ses jouets, et il en a plus d'une centaine. Ce qui, déjà, est assez impressionnant. Qu'on lui demande d'en apporter un et il le fait sans se tromper dans 90% des cas.

Mais mieux encore, à la grande surprise des scientifiques, Rico se révèle capable de faire des associations d'idées: face à sept jouets dont un qui lui est inconnu, si on lui lance un nom inconnu, il ira chercher, sept fois sur dix, l'objet inconnu. Et il se rappellera du nom de cet objet un mois plus tard.

Exemple d'association d'idée: je ne connais pas ce nom, je ne connais pas cet objet, peut-être les deux vont-ils ensemble. C'est là une étape cruciale dans le développement du langage, qu'un humain n'atteint pas avant l'âge de trois ans.

Même chez les chimpanzés, de nombreuses tudes sur le langage n'ont pas permis d'observer une telle association d'idées.

Pour Julia Fischer, de l'Institut Max-Planck d'anthropologie de l'évolution à Leipzig, c'est ainsi que le langage a dû émerger, il y a des centaines de milliers d'années: nos ancêtres humains ont dû, petit à petit, nommer les objets qui les entouraient, au fur et à mesure de l'évolution de leurs besoins. C'est également ainsi qu'un enfant apprend à parler, en mémorisant ce que les adultes lui disent (10 mots par jour à partir de l'âge de deux ans, disent les psychologues), puis en faisant peu à peu des associations d'idées. Que le chien en soit lui aussi capable, même à un niveau embryonnaire, signifie qu'il s'est engagé lui aussi sur la voie du langage, à notre insu, depuis sa domestication il y a 15000 ans.

L'étude est devenue la vedette de la dernière édition de la revue américaine Science.

Avec toutes les nuances qui s'imposent, bien sûr. Rico apprend un mot uniquement si on lui désigne un objet, alors que l'enfant peut apprendre en écoutant les adultes. L'enfant peut associer un nom à des gens, des actions, des relations entre deux objets; Rico n'associe un nom qu'à un objet qu'il peut transporter dans sa gueule. Et les sceptiques (voir illustration) vont même plus loin: lorsqu'on dit "chaussette" (sock), Rico pense-t-il à l'objet, ou à l'action de transporter l'objet?

A l'inverse, les mauvaises langues diront qu'avec un vocabulaire de 250 mots, Rico dépasse déjà certaines vedettes du sport, des arts ou de la politique...

L'intellect de Rico est-il propre à tous les chiens, ou le résultat de croisements particulièrement réussis chez le colley allemand? Chose certaine, ses talents ont été moussés par de bons propriétaires: blessé à une patte à l'âge de 10 mois, ceux-ci lui ont fait faire de l'exercice en lui apprenant à aller chercher des jouets. De plus en plus de jouets... Il a été repéré par les chercheurs de l'Institut Max-Planck lors d'une apparition à la télévision allemande, qui ont dès lors, avec l'aide des propriétaires, procédé à des expériences dans un environnement contrôlé (voir la description plus bas).

Peut-il apprendre un nouveau mot si on l'associe à un objet qu'il ne peut pas transporter? Peut-il apprendre à ne pas transporter un objet, donc associer un nom à l'action de ne pas y toucher? Ce ne sont que quelques-unes des questions auxquels les psychologues s'attacheront à répondre dans les prochaines années.

Illustration: Science
Pascal Lapointe

Extrait de l'étude parue dans Science

The study animal, Rico, is a border collie and was born in December 1994. He lives as a pet with his owners and was reported by them to know the labels of over 200 items, mostly children's toys and balls, which he correctly retrieved upon request. Rico was first introduced to fetching items when he was 10 months of age, when his owners placed three different items in different locations around the flat and asked the dog for one of these items. Rico was rewarded with food or play if he fetched the correct object. He was gradually familiarized with an increasing number of items. (...)The first experiment was therefore designed to assess Rico's ability o correctly retrieve his various items under controlled conditions. We randomly assigned the 200 items he was reportedly familiar with to 20 sets of 10 different items each. While the owner waited with the dog in a separate room, the experimenter arranged a set of items in the experimental room and then joined the owner and the dog. Next, the experimenter instructed the owner to request the dog to bring two randomly chosen items (one after the other) from theadjacent room. While Rico searched for the requested item, he could notsee the owner or the experimenter. He retrieved a total of 37 out of 40items correctly (binomial test, P < 0.001). This experiment showedthat Rico indeed knew the labels of these items. One may raise theobjection that the words may in fact constitute one-word propositions, such as "fetch-the-sock." However, anecdotal evidence suggests that he indeed understands that the words refer to the objects. For instance, he can be instructed to put an item into a box or to bring it to a certain person. More systematic testing will be needed to specify his understanding of entire phrases. In any case, the number of labeled objects is substantially larger than those reported in previous studies with dogs, where subjects were tested with only three to five objects. Rico's "vocabulary size" is comparable to that of language-trained apes, dolphins, sea lions, and parrots.

To assess Rico's ability to fast map, we placed a novel item together with seven familiar items in an adjacent room (total n = 8 items requested in 8 trials). In this so-called identification task, we conducted a total of 10 sessions in which we introduced 10 novel items. In the first trial of a session, the owner always asked Rico to bring a familiar item, and in the second or third trial asked him to bring an item using the novel name. After the completion of a session, Rico was allowed to take a break before another session commenced. Rico retrieved the novel item from the first session on and was overall correct in 7 out of 10 sessions (binomial test, P< 0.001). Apparently, he was able to link the novel word to the novel item based on exclusion learning, either because he knew that the familiar items already had names or because they were not novel. Four weeks after the initial and sole exposure, we assessed Rico's retention of the relation between the novel word and the novel item. In this retention task, we only used those objects that Rico had successfully retrieved in the identification task. In between the identification and the retention task, he had no access to the target items. We placed a target item togetherwith four completely novel and four familiar items in a room (total n =9 items) and asked him first to bring a familiar item and subsequently(in the second or third trial) to bring the target item. Four weeksafter the identification task, he correctly retrieved the target itemin 3 out of 6 sessions (P < 0.1). This retrieval rate is comparableto the performance of 3-year-old toddlers.

( Science, 10 juin 2004)


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Dernière mise à jour le 20/04/2006 à 15:02:07